Extrait d’une biographie…

Il s’agit là d’un extrait d’une biographie rendue anonyme, biographie que j’ai écrite pour une personne âgée de 85 ans, qui évoque dans un premier temps l’histoire du mariage de ses parents…

Un mariage arrangé

Le mariage de mes parents a été quelque chose…

À force d’être déstabilisée par sa belle-mère, – une vraie marâtre ! –, et de s’entendre dire : « Avec ton dos, tu ne trouveras pas de mari », maman a cherché une issue. Comme à cette époque, les jeunes filles de notre milieu ne travaillaient pas, elles dépendaient socialement et financièrement d’un mari… Une femme célibataire, c’était mal vu. Une femme devait se marier et avoir des enfants. Il fallait donc que maman trouve coûte que coûte un mari, qui plus est, un mari qui ne lui reproche pas un jour son dos.

Dans je ne sais plus quel journal, elle a donc répondu à une petite annonce. Elle a eu une réponse et elle est allée à Caluire pour rencontrer un certain Monsieur XXX… Mon père était tout juste au courant. C’était ma tante, la sœur de mon père, qui avait passé l’annonce !

Elle aussi, dans son genre, c’était un numéro ! Elle vivait avec un porte-monnaie à la place du cœur ! C’est incroyable ! Oui, c’est elle qui avait mis cette annonce dans le journal ! Parce qu’elle devait penser que son frère avait trente ans, qu’il peignait à longueur de journée et qu’il était grand temps qu’il s’établisse… Elle trouvait que pour ses parents, qui ne disaient rien, il coûtait des sous ! […]

Les centres d’intérêt de mon père

Mon père était doué pour les langues. Mais, sorti de la peinture, il ne s’intéressait pas à grand-chose, et n’avait guère eu l’occasion de les pratiquer… Il aimait beaucoup lire et il s’intéressait à l’Histoire… De cela, j’ai hérité… Mais nous n’en parlions pas… Il aimait les soldats de plomb et il les dessinait volontiers. Il aimait aussi les marches militaires. Pour l’esthétique, et non pour ce qu’elles signifiaient.

Sa naturalisation…

Au moment du mariage de mes parents, mon grand-père maternel a fait en sorte que mon père fasse affaire avec un architecte à la Bourboule. Il a apporté notamment des capitaux pour que cela puisse se faire, ce qui explique ma naissance dans cette ville .

Mais il a également exigé que que mon père se fasse naturaliser.

Mon grand-père était en effet très hostile au mariage de maman avec mon père et s’y est opposé aussi longtemps qu’il l’a pu. Parce qu’il aurait aimé pour sa fille quelqu’un d’autre. Peut-être pressentait-il les raisons qui poussaient maman dans cette voie ? Peut-être se sentait-il coupable, à l’origine du malheur de sa fille ? Peut-être qu’il sentait qu’elle ne serait pas heureuse avec l’homme qu’elle avait choisi par défaut ? Quoiqu’il en soit, cela ne lui plaisait pas du tout et ma mère lui a tenu tête, car il n’y a pas plus têtu que ma mère ! Dès qu’elle est devenue majeure, elle est passée outre l’avis défavorable de ce père que pourtant, elle adorait !

Raison de plus pour que ce mariage lui déplaise : mon père était italien. À l’époque, les italiens qui migraient en France étaient mal vus. Ils étaient en général très pauvres. Même si mon père et sa famille ne l’étaient pas, du fait de leur origine, ils étaient potentiellement mal considérés.

Alors mon grand-père a exigé que mon père se fasse naturaliser.

C’était un peu normal, puisqu’il vivait en France… Mais ce n’était pas une chose qui lui venait à l’esprit… Toute sa vie, il a toujours fallu qu’il y ait quelqu’un pour lui dire ce qu’il avait à faire ! Il était bien trop investi dans sa peinture pour se préoccuper d’autre chose…

Un talent ignoré

Personne dans son entourage n’a vu ni senti son talent. On l’a toujours pris pour un barbouilleur. Cela a été complètement dévalorisé et mis de côté. Alors qu’il fascinait les enfants. Pour tout ce qui concernait la vie courante, il était en dehors du monde, de la réalité, mais pour la peinture, il était sans doute génial. Il a fait des expositions qui, malheureusement, n’ont jamais marché… sans doute a-t-il trop voulu plaire… ou a-t-il été victime d’un phénomène de mode où le figuratif n’était plus en vogue ? Mais moi, en fait, je n’arrive pas à faire la différence entre une « croûte » et un tableau de valeur… C’est pour cela que je ne peux pas dire ce que vaut la peinture de mon père.

Extrait d’une biographie, interview et rédaction finale
menées par Charlotte Potton
© À l’Encre de la Voix